Mariage gay : Agacinski au Sénat, « C’est énorme ! C’est énorme ! »

Elle cale son parapluie contre un fauteuil, place son sac à côté, enlève son châle, puis son manteau de fourrure, ses gants et les lunettes posées sur sa tête, rajuste sa veste, le bouton puis le col, reprend son sac, tapote sa frange, d’un doigt vérifie l’alignement des pointes sur les sourcils, réclame un peu d’eau et prend place à la tribune. Voici la nouvelle idole de la droite : Sylviane Agacinski.

Sylviane Agacinski le 8 mars 2012 à un meeting de François Hollande à Reims (KOVARIK-POOL/SIPA)

Au cours des dix jours de débats à l’Assemblée sur l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe, la philosophe a été l’une des références les plus invoquées par les députés UMP, trop heureux de pouvoir contrecarrer les arguments des socialistes avec des citations de celle qu’ils adorent appeler « Madame Jospin ».

Ce jeudi, elle était auditionnée par la commission des Lois du Sénat, où l’examen du projet de loi se poursuit. Avant elle : une sociologue, une anthropologue, deux pédopsychiatres, des représentants de huit mouvements associatifs, six religieux, trois psychanalystes, quatre professionnels de l’adoption, un philosophe. Après elle : quatre juristes, les ministres, le Défenseur des droits, etc.

Curieux moments, où seule une poignée de sénateurs est présente, où chacun a déjà une position bien tranchée et semble là dans l’unique but de pouvoir dire, plus tard, que tout le monde aura été entendu.

« Je n’ai pas voulu me dérober à cette invitation bien que les dés soient jetés : il est trop tard pour remettre en question le projet gouvernemental », commence Agacinski, présentée comme « une philosophe qui a écrit beaucoup de livres » par Jean-Pierre Sueur, le président de la commission.

Elle se met à lire l’exposé qu’elle a préparé. Pendant une demi-heure, elle explique ses réticences. Le mariage pour reconnaître l’amour entre homosexuels, oui ; la filiation, non. Non parce que « la filiation symbolise l’interdépendance des sexes ». Parce que « la paternité n’est jamais l’équivalent masculin de la maternité et inversement ». Parce que le système de parenté n’est « ni un modèle logique ni un modèle mathématique » mais « un modèle biologique qualitatif : c’est un homme plus une femme, deux catégories qui ne sont pas interchangeables » – c’est d’ailleurs, dit-elle, « la seule raison pour laquelle les parents sont deux ».

Sylviane Agacinski explique que le projet de loi qu’elle combat « détache la maternité de l’accouchement » et va créer « un double régime de filiation » :

« l’un qui continuerait de reposer sur la procréation,l’autre qui reposerait essentiellement sur la volonté ».

Elle estime que cette parenté construite sur la volonté s’inspire elle-même de deux modèles :

la paternité traditionnelle (« Ce qui désigne la mère, c’est l’accouchement. Ce qui désigne le père, c’est sa reconnaissance de l’enfant ») ; et la notion de « parent intentionnel », une notion « construite en Californie à l’occasion d’un jugement lié à une maternité pour autrui ».

Elle marque une pause et souligne :

« Cette notion n’est donc pas antérieure à la PMA [Procréation médicalement assistée] ou la GPA [Gestation pour autrui] mais une conséquence : on est déjà pris dans cette logique biotechnologique. »

A chaque phrase, elle semble gagnée par l’envie de plaider grand, avant de se rappeler, en effet, que « les dés sont jetés ». Alors elle tente de sauver ce qui est encore sauvable. Encourage les sénateurs à limiter l’adoption des enfants d’un adulte par son conjoint « à la forme simple et non plénière  » : en cas de séparation, « il n’est pas certain qu’il garde le même lien avec l’enfant ».

Elle a fini. On passe aux questions. Le socialiste Jean-Pierre Michel, un des pères du Pacs (il militait depuis 1991 pour le « Contrat d’union civile »), y va de son fantasme du moment :

« La maternité est déjà détachée de l’accouchement. Il y a déjà des expériences de maternité artificielle, hors du corps humain… »

Sylviane Agacinski est interloquée. Elle cite « L’Utérus artificiel », le livre du biologiste Henri Atlan ; explique que la gestation est « un échange complexe entre la mère et l’embryon », qui n’implique pas que son utérus mais son cerveau, son système nerveux, son corps entier.

« Un embryon mis dans un contexte artificiel ne peut jamais se développer au-delà de quelques jours ou quelques semaines. »

Les sénateurs présents ont l’air de tomber des nues. « Ça nous éloigne d’un monde à la Huxley pas toujours très convivial », note Sueur. « Vous nous rassurez », bafouille Jean-Pierre Michel, avant de poursuivre :

« Mais si le législateur ne fait rien, on aura des réalités encore plus extravagantes. Il faut encadrer la GPA. On voit déjà des mères qui portent les enfants de leur fille. »

Dans un souriant self-control, Agacinski lui objecte que « c’est rarissime ». Elle mentionne un documentaire qui racontait l’histoire d’une femme qui portait l’enfant de sa sœur.

« Encadrer cela par la loi, c’est le légitimer, c’est placer les sœurs en général dans la position d’être légalement celles qui vont devoir dire oui ou non à la demande d’enfant de leur sœur. Mais c’est énorme ! C’est énorme ! »

Sylviane Agacinski réalise-t-elle à cet instant qu’elle a face à elle deux types d’obsédés de la loi ?

Ceux qui croient en sa toute puissance, en sa capacité à façonner le monde ; et ceux qui, tout en s’en défendant, voient le législateur comme un greffier des évolutions sociales…

La légèreté des questions qui suivent confirme le jeu de rôle. Jean-Pierre Michel finit de ranger ses affaires. Sur le planning, c’est l’heure de la pause.

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Par nabil chaibi.

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